L’immigration n’est pas le problème que l’on croit.
L’essayiste et journaliste Sylvain Bourmeau écrit dans son dernier livre :[1]
« Considérer qu’il y aurait aujourd’hui en Europe un « énorme problème migratoire » est à peu près aussi scientifiquement indéfendable que de nier le réchauffement climatique. Les chercheurs et chercheuses qui travaillent sur le sujet sont d’accord pour pointer le caractère très minimal des migrations en Europe rapportées aux migrations sur l’ensemble de la planète, et beaucoup sont en désaccord avec la façon dont cette question est mise en scène dans le débat médiatique. Pourtant, au nom du pluralisme ou de la démocratie, certains médias continuent à accorder une place à des discours totalement infondés sur ce sujet.
(…)Les chercheuses et les chercheurs ne soutiennent pas que les migrations seraient inexistantes, ni qu’elles seraient dépourvues d’effets sociaux économiques ou politiques. Ils montrent en revanche que les récits de « submersion », « d’invasion », de basculement démographique sont largement contredits par les données à l’échelle européenne. Ils rappellent aussi qu’un phénomène social peut poser des questions d’organisation, d’accueil, ou de politique publique, sans pour autant constituer une menace civilisationnelle. Ce que l’on fabrique alors, ce n’est pas une vérité gênante qu’il faudrait faire au nom de l’appartenance à un camp, c’est un imaginaire de menace construit à partir de séquences ou d’images spectaculaires, de généralisations abusives et d’une focalisation obsessionnelle sur certains faits érigés en symptômes globaux. Une représentation du monde qui vise moins à décrire une réalité objectivée qu’à produire un cadre émotionnel et politique à travers lequel cette réalité sera perçue. »
Cet imaginaire de menace a été à nouveau abondé cet été par l’arrivée soudaine de 70 000 personnes franchissant la frontière sans visa à Ceuta : cet événement continue d’être « mal traité » dans la presse : même des médias sérieux s’obstinent parler d’une crise migratoire au lieu de nommer les choses pour ce qu’elles sont : une crise humanitaire qui perdure à Ceuta et qui devrait être traité comme une crise humanitaire. Pas comme les prémices d’une « submersion » fantasmée.
L’interview [2] de Sira Rego, ministre du gouvernement socialiste de Pedro Sanchez est éclairante : « J’ai soutenu depuis le début qu’il n’y avait aucune raison de ne pas accueillir les migrants sur la péninsule. En effet, et surtout en ce qui concerne les enfants non accompagnés, il n’y a aucun problème, ni juridique ni de capacité d’accueil. C’est avant tout une question de volonté politique. » Accueillir sur la péninsule, c’est-à-dire en Espagne même, sur le continent.
Mais comme elle le dit immédiatement « Nous avons un problème sérieux (..), lié au cadre de discussion imposé par la droite et l’extrême droite. (…) qui gouvernent dans de nombreuses communautés autonomes »
Sira Rego replace l’événement de Ceuta dans la perspective globale de la politique européenne :
« Ursula von der Leyen persiste dans l’erreur de croire que la solution passe par la militarisation et l’externalisation des frontières. Ceuta est un échec de la politique migratoire de l’UE. Le champ idéologique dans lequel nous évoluons n’est pas celui des droits humains mais de l’extrême droite. Nous le dénoncions déjà lors du mandat précédent, lorsque j’étais députée européenne. Le pacte sur la migration et l’asile, taillé sur mesure pour l’agenda de l’extrême droite, est un recul en matière de démocratie et de valeurs européennes. »
Avec l’élection présidentielle de 2027 en France, la mécanique infernale va repartir de plus belle. Les instituts de sondage vont nous abreuver de résultats tels que « 58 % des Français jugeant l’immigration « un problème majeur » selon ÉlyséeScope » . En oubliant de mentionner que les études scientifiques de sociologues, politistes comme Vincent Tiberj[3] montrent a contrario que sur la longue durée (1978 à 2022) « il y a bien une évolution globale vers plus d’ouverture à l’immigration »[4] . Pourquoi Vincent Tiberj aboutit-il à un résultat si différent de celui du sondage ? Parce que le sondage d’opinion n’offre qu’une photo instantanée sur une question ponctuelle, là où les travaux du scientifique portent sur plusieurs années (42 en l’occurrence), sur des indices longitudinaux construits de manière précise et réfléchie, sur la prise en compte des nuances et de plusieurs dimensions.
L’immigration va devenir un thème de campagne pour le pire davantage que pour le meilleur parce que l’extrême droite a posé depuis longtemps l’immigration comme un problème, voir comme LE problème majeur de notre pays. L’extrême-droite a réussi à imposer ce cadre et tous les partis politiques se croient obligés de se plier à ce cadrage de la réflexion : il y a eu depuis des années fabrication d’un discours de crise.[5]
Et nos chers ( !) candidat.es ont déjà commencé la course à l’échalote et le concours des horreurs répressives avec des propositions à vomir :
- plafonnement annuel de l’immigration légale à 10 000 titres de séjour,
- suppression du droit du sol (par référendum),
- priorité nationale,
- suppression de l’AME et des aides non contributives pour les étrangers,
- contrôles renforcés aux frontières,
- durcir le regroupement familial
- instaurer des quotas par métiers et origines géographiques immigration choisie »
- faire du travail le premier motif d’immigration au détriment des motifs familial et étudiant,
- moratoire de trois ans sur l’immigration légale,
- référendum sur l’immigration via révision de la Constitution avec des quotas et un durcissement des conditions d’entrée
Déjà les annonces du Premier ministre sur le budget 2027, bientôt soumis au Parlement, font frémir. Dans Mediapart (19 septembre 2026), on lit :
« l’idée de supprimer l’accès de la population étrangère aux prestations sociales n’a jamais cessé de faire partie des obsessions de l’extrême droite, ni d’avancer sous l’impulsion de la droite. »
Ces jours-ci, c’est par la voix du premier ministre lui-même, Sébastien Lecornu, que la proposition est revenue en force. Jeudi 17 septembre, dans un entretien au Figaro annonçant les grandes lignes des nouvelles coupes budgétaires à venir, le chef du gouvernement a annoncé, entre autres, « un délai de carence » pour les « allocations sociales non contributives, c’est-à-dire les allocations qui ne dépendent pas du travail », que perçoivent étrangères et étrangers en France. À l’image de ce qui s’applique pour les Français·es de l’étranger. »
Clairement il s’agit de mesures de « préférence nationale » dont tout le monde voit le sens politique : caresser le RN dans le sens du poil, en espérant s’épargner un vote de censure. Les étrangers sont ici les prétextes et les victimes de manœuvres politiciennes.
Déjà la priorité nationale s’était invitée dans la loi du 26 janvier 2024 par 30 mesures rédigées sous la plume de sénateurs LR. Certes plusieurs furent retoquées par le Conseil Constitutionnel, mais pas toujours sur le fond, hélas. Et récemment le durcissement de l’application des frais d’inscription différenciés pour les étudiants étrangers n’a pas scandalisé grand monde, alors que le multiplicateur est de 13 à 15.
Cette préférence ou priorité nationale qui ne dit pas son nom s’insinue lentement mais sûrement dans la société, comme un poison distillé goutte à goutte auquel l’organisme s’accoutume sans le savoir…
Qu’est-ce qui est en danger derrière tout cela ? Le principe d’égalité des droits pour tous ceux qui vivent en France. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Le préambule de 1946 qui – au lendemain de la tragédie de la deuxième guerre et des régimes fascistes – élargit les droits humains aux droits économiques, politiques et sociaux, et proclame ces droits pour toutes et tous, sans condition de nationalité. Les principes fondamentaux du pacte républicain. Les valeurs de la République ; l’universalisme, la fraternité et l’égalité.
Pour le CRDE solidarité migrants, le projet de modification de la Constitution dans un sens contraire à ces principes, projet réactionnaire que portent certain.es candidat.es est une ligne plus que rouge. Bien évidemment , le CRDE n’appellera pas à voter pour tel ou tel candidat, ce n’est pas son rôle. Mais notre plaidoyer est politique au sens plein du terme : le débat sur la société dont nous voulons. Nous nous battrons toujours contre de tels projets discriminatoires et nous contribuerons à rappeler l’horizon fraternel et accueillant, hospitalier et universaliste, que nous appelons de nos vœux.
Vincent Cabanel
[1] Sylvain Bourmeau : « Ils ne sont pas d’extrême-droite, ils font l’extrême-droite. » La Découverte, 2026 p. 53 et p.115
[2] – dans Mediapart 18 septembre 2026
[3] Vincent TIBERJ : La Droitisation française, mythes et réalités » PUF 2024
[4] Idem p.53
[5] Louis Imbert : Fabrication d’un discours de crise , 10/18 2022
