Panique morale et sécuritaire pour Ceuta

L’été caniculaire et incendié que nous venons de vivre a été également le théâtre d’une panique morale et sécuritaire comme notre pays les aime trop, hélas. Une crise de la frontière, les 30 et 31 juillet, à Ceuta, enclave espagnole sur les côtes marocaines, a suscité des cris d’orfraie de l’extrême droite et de la droite françaises mais aussi de dirigeants européens comme Madame Meloni. Parce que 70 000 personnes étaient entrées irrégulièrement depuis le Maroc dans l’enclave de Ceuta, certains ont crié à la submersion migratoire, à l’invasion, au grand remplacement[1]. Les hordes barbares étaient aux portes de l’Europe. Même si Ceuta est de l’autre côté de la Méditerranée, même si Ceuta est en dehors de l’espace Schengen, le danger était imminent, à les en croire. Il fallait bannir l’Espagne et sa politique scandaleuse d’accueil ! Instrumentalisation de la migration ! On rappellera simplement que Madame Meloni qui se scandalise de la politique de régularisation de 500 000 immigrés par Pedro Sanchez a fait exactement la même chose en Italie, mais sans le revendiquer clairement.

L’histoire de Ceuta, à partir du Moyen-Age, est celle de l’or africain et de la convoitise européenne sur cet or. Ceuta était « un terminus très important de la très riche route caravanière par laquelle transitait l’or africain ». [2] Les Génois y installèrent des enclaves commerciales dès le XIIe siècle. Et le 21 août 1415, les Portugais de João Ier et de son fils Henri, dit « le Navigateur », mirent la main par l’épée sur l’éperon rocheux qui commandait au sud l’entrée du détroit de Gibraltar.

C’est par cette conquête de Ceuta que débutait « l’aventure » coloniale et l’expansion portugaise vers les terres lointaines, et tout d’abord africaines. Le 8 août 1444, à Lagos au sud du Portugal, se tint le premier marché aux esclaves sur le continent européen, avec la vente de personnes noires razziées par les Portugais en Mauritanie : le colonialisme européen commençait, et avec lui la traite négrière.

Ceuta passa du Portugal à l’Espagne en 1580 à la suite de la victoire d’Alcantara. Et Ceuta est restée depuis un « confetti » colonial sur les côtes du Maroc.

Par un étonnant retour du refoulé colonial, Ceuta, porte d’entrée de la colonisation européenne en Afrique, est devenue les 30 et 31 juillet derniers le symbole de la porte d’entrée des migrants africains cherchant à rejoindre l’Europe. Plus de 70 000 personnes jeunes sont entrées dans l’enclave, majoritairement à la nage. La plupart d’entre elles étaient des Marocains, mais on notait aussi des Africains sub-sahéliens, du Soudan, ou de l’Afrique de l’Ouest. Environ 2 000 étaient des mineurs. Et environ 2000 étaient dans une situation qui leur permettaient de demander l’asile. La quasi-totalité des jeunes marocains a regagné le Maroc.

Sous les chiffres, il y a des individus, des personnes humaines, des prénoms, des histoires, des rêves et des projets[3] : Aymen, Mohad, Selma, Oussama, Maria, Badr, El Mahi, Imad, Ahmad, Yousef, Othman, …
Entre 75 et 140 personnes sont mortes noyées. Et là aussi, on connait des noms, des visages : Ayoub, Faten , … Autant de tragédies, de familles endeuillées, d’espoirs fauchés. Des medias, des politiques, … parlent de « vagues migratoires », de « pression aux frontières », mais la réalité sous ces expressions généralisantes et déshumanisantes, ce sont des trajectoires individuelles, des personnalités vivantes, des projets personnels.

Cette crise de la frontière n’est pas une crise migratoire.  Que sont 70 000 humaines et humains à l’échelle européenne ? moins de 3 000 personnes par pays de l’Union. N’aurait-on pas pu faire le pari de l’accueil comme le souligne cet article de Nejma Brahim dans Mediapart [4]? n’aurait-on pas pu envoyer des secours, des ONG, à Ceuta pour soutenir cette ville dans l’accueil et la solidarité envers les migrants arrivés[5] ? À la place, c’est l’armée qui a été envoyée. La situation n’a pas d’abord été vue sous l’angle humanitaire, mais exclusivement sous l’angle sécuritaire : il fallait protéger la frontière espagnole et européenne ! Et même pour 500 jeunes mineures que l’Espagne veut accueillir sur le continent, l’UE se scandalise et exige leur renvoi au Maroc ! Honte.
Pour Madrid et l’UE, Ceuta est espagnole et européenne, pour Rabat, Ceuta est marocaine : c’est une ville occupée dont le Maroc revendique la souveraineté. Ce qui n’empêche pas le Maroc de garder une frontière qu’il conteste ! paradoxe. Car c’est ici la politique d’externalisation des frontières de l’UE qui est en jeu. Le Maroc a été un des premiers pays à se comporter, moyennant subsides en sous-traitant de la politique frontalière des pays de l’UE. Comme la Tunisie, la Turquie, la Mauritanie, la Lybie, le Niger et bien d’autres, le Maroc joue les garde-frontières au service de l’UE, de la France, de l’Espagne, de l’Italie, etc.

Alors bien sûr, de temps à autre, des pays font ce que la Biélorussie et la Turquie avaient déjà fait : pour faire pression sur l’Europe ou sur tel pays européen, on garde moins bien la frontière, on laisse passer un certain nombre de personnes, pour faire pression. Instrumentalisation de la migration.

Mais la cécité européenne va plus loin encore. L’Europe ne voit pas QUI sont ces jeunes migrant-es. Elle ne voit pas en eux que des fardeaux, des miséreux, des pauvres hères. Elle ne voit pas qu’iels sont des acteurs de leur vie, des personnes portant des projets, des humain-es animées par une volonté solide.

En analysant l’évolution des migrations marocaines depuis 1960, la géographe Chadia Arab écrit [6]:
« Une constante demeure pourtant à travers ces trois générations : les migrants ne sont jamais de simples victimes passives des circonstances ou des passeurs. Ils construisent des projets, évaluent des risques, mobilisent des ressources et prennent des décisions. »

En illustrant son propos avec les parcours de Ayoub et de Badr, mais en s’appuyant sur l’analyse de nombreux autres parcours, Chadia Arab prousuit :
« Ces parcours et tous les autres que nous avons étudiés déconstruisent les représentations les plus répandues des migrations contemporaines. Ils montrent des jeunes qui se forment, investissent dans leur avenir, mobilisent leurs réseaux et élaborent des stratégies complexes de mobilité. Ils ne cherchent pas seulement à fuir des difficultés économiques. Ils aspirent à une vie qu’ils espèrent plus autonome, plus ouverte et plus digne. »

L’UE et les européens restent prisonniers d’une vision misérabiliste de la migration. Celles et ceux qui s’engagent dans un parcours de mobilité migratoire sont des gens qui ont des projets, des aspirations, des compétences, des capacités, un potentiel énorme. En refusant de le voir et en refusant de penser l’accueil comme une possibilité favorable, c’est notre propre avenir que nous sabotons.

« Ces trajectoires nous invitent ainsi à déplacer le regard. (…). Elles rappellent aussi que la mobilité internationale ne résulte pas seulement de la pauvreté ou du désespoir, mais également de l’élargissement des aspirations individuelles dans des sociétés elles-mêmes en pleine transformation. » (Chadia Arab et Hassan Bousetta)
 
Vincent Cabanel
 
 

[1] https://www.mediapart.fr/journal/politique/030826/ceuta-defouloir-xenophobe-pour-la-droite-et-l-extreme-droite-francaise
[2] Howard W.French : « Noires Origines » Paris 2024 p. 57
[3] https://www.mediapart.fr/journal/international/040826/est-des-etres-humains-pas-des-animaux-ceuta-des-centaines-d-exiles-subsahariens-dans-l-impasse
[4] https://www.mediapart.fr/journal/international/070826/exiles-de-ceuta-pourquoi-la-question-de-l-accueil-n-est-elle-jamais-posee
[5] https://blogs.mediapart.fr/brownd/blog/190826/ce-que-l-europe-n-pas-voulu-voir-ceuta
[6] https://blogs.mediapart.fr/chadia-arab-et-hassan-bousetta/blog/040826/ceuta-la-mort-dayoub-revele-une-autre-histoire-des-migrations-marocaines-et-inte
 

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